Déception/espoir ?

Il ne sera pas question de recette dans le billet d’aujourd’hui. Une fois n’est pas coutume, je vais raconter un peu ma vie. Il paraît que ça sert aussi à ça, un blog… C’est ainsi l’occasion pour moi d’apporter des éclaircissements au sujet de mon absence de la blogosphère de ces derniers mois ainsi que de pousser un coup de gueule (et de conjurer le sort ?). Peut-être que certains d’entre vous se demandent en effet où s’était cachée frigousse !

Résumons rapidement. Après un parcours universitaire sinueux, certes couronné de succès mais semé de culs-de-sac professionnels, j’ai énormément réfléchi, pour finalement arriver à la conclusion qu’il fallait me focaliser sur mes passions (en l’occurence la gastronomie, la cuisine) afin d’élaborer un projet professionnel en adéquation avec ces dernières. J’ai ainsi souhaité mettre à profit le peu de temps qu’il me restait pour pouvoir profiter d’une formation classique en apprentissage (C.A.P.) dans le domaine de la cuisine. Car en effet, pour les moins de 26 ans, c’est très simple, il n’y a aucun pré-requis en matière de niveau scolaire, pas besoin d’être inscrit en tant que chercheur d’emploi, et aucune démarche administrative à faire, il suffit en réalité de trouver un employeur, qui se chargera de son côté de se mettre en relation avec la chambre et l’institut des métiers de la région. Une fois que le contrat est signé (pour une durée de deux ans, voire d’une seule si votre niveau ou vos diplômes peuvent justifier une dérogation et auquel cas vous entrez directement en deuxième année – c’était mon cas), il faut juste s’inscrire au Centre de Formation d’Apprentis (une formalité) et le tour est joué. Une semaine par mois y est ainsi dédiée aux cours pratiques et théoriques (matières professionnelles, quelques matières générales dont vous êtes facilement dispensé si vous avez un niveau bac) et le reste se passe en entreprise. Désirant me former et obtenir un diplôme professionnalisant rapidement, j’ai donc été séduite par l’idée du C.A.P..

Là où les choses se corsent (le nerf de la guerre, me direz-vous), c’est que la rémunération de l’apprenti est fonction de l’âge et de l’année du CAP dans laquelle il est inscrit. Soit, la première année : 25% du SMIC avant 18 ans ; 41% du SMIC entre 18 et 20 ans ; 53% du SMIC à partir de 21 ans – et la deuxième année : 37% du SMIC avant 18 ans ; 49% du SMIC entre 18 et 20 ans et enfin 61% du SMIC à partir de 21 ans. Inutile de vous faire un dessin, vous comprendrez aisément qu’un employeur, compte tenu de la conjoncture économique et de notre société capitaliste contemporaine pourrie jusqu’à la moelle, voit beaucoup plus d’intérêt à embaucher un gamin de 15 ans qu’il pourra exploiter à merci et payer au lance-pierre qu’un adulte en reconversion professionnelle qui sera peut-être un peu plus lent et moins facilement corvéable, quand bien même plus stable et assidu. Il faut savoir en outre que le salaire de l’apprenti est totalement exonéré des charges sociales patronales et salariales, ce qui est vraiment tout bénéfice pour l’entreprise. Je ne me lancerai pas dans un réquisitoire contre ce système, mais tout cela me consterne.

De fait, j’ai pu remarquer, que ce soit dans mes diverses expériences personnelles de ces derniers mois en tant qu’apprentie, comme dans celles de mon entourage et de mes comparses du CFA, que les employeurs prêts à jouer le jeu de la formation (= à former, être pédagogues, consacrer du temps à leurs apprentis, qui eux sont là, rappelons-le, pour APPRENDRE, comme leur nom l’indique) se comptent sur les doigts d’une main, et ce, quel que soit le genre de restaurant concerné (brasserie, chaîne, gastronomique, étoilé). Voici comment je suis allée de déconvenue en déconvenue.

Je ne sais pas si ce système de l’apprentissage est biaisé à ce point dans tous les corps de métiers, mais dans la restauration, c’est révoltant et profondément navrant : les mots d’ordre ne sont que rentabilité, rentabilité et rapidité. Il faudrait être « apprenti qualifié », c’est-à-dire être payé comme un apprenti, tout en étant aussi efficace, rapide et expérimenté qu’un ouvrier qualifié. Pas de place, pas de temps pour la formation, il n’y a jamais une seconde à perdre.

Je ne vous parle pas de l’humiliation morale (du harcèlement, même, dans certains cas, n’ayons pas peur des mots) qui règne dans certains établissements (des « j’en ai chié alors t’en chieras, y’a pas de raison » aux « je t’écrase, c’est pour t’endurcir » en passant par les ordres contradictoires en permanence, la jalousie, la lutte des classes), voire de la maltraitance physique (coups de casserole – subis par un collègue du CFA).
Je ne vous parle pas non plus des prétendus « restaurants » tenus par des gestionnaires qui emploient exclusivement des apprentis, où il n’y a pas de cuisinier (pas de cuisine non plus, d’ailleurs), des conditions d’hygiène plus que douteuses et où le gaspillage est institution.
Et pour finir, lorsque même les établissements prestigieux que l’on plaçait sur un piédestal ne dérogent pas à la règle de l’immédiateté, du profit et de la rentabilité avant tout, au détriment de l’humain et de la passion professionnelle… que faire si ce n’est s’en remettre à l’espoir que cela ne soit pas le cas partout, qu’il y ait encore des irréductibles passionnés désireux de transmettre ?

Si ces expériences désastreuses n’ont heureusement pas eu raison de ma passion pour la cuisine, elles m’ont profondément attristée et déçue. Mais je suis désormais convaincue d’un certain nombre de choses :

– Si un jour je dois faire de la cuisine mon métier, je suivrai une formation dans une école, qui sera exclusivement dédiée à un réel apprentissage au contact de vrais pédagogues.
– Je ne pourrai jamais travailler dans une grande structure dont le but est de brasser une clientèle détestable et qui n’utilise que des produits industriels, sans jamais faire marcher les producteurs régionaux.
– Je déteste encore plus le gaspillage et l’industrie agro-alimentaire.
– Il faut être son propre patron et/ou travailler en famille et surtout tâcher de ne pas reproduire le schéma de son expérience. Ce n’est pas parce que j’ai été humiliée que j’humilierai mes collègues. Au contraire.
– Je me vois mal professionnellement m’affranchir totalement d’une certaine « intellectualité ». D’ailleurs j’ai bien ressenti que je détonnais au sein des diverses brigades que j’ai pu fréquenter, et cela n’a pas joué non plus à mon avantage. « On n’est pas du même monde, on ne se mélange pas » ; « Toi, l’intello qui veux jouer à faire la cuisine, tu sais pas ce que c’est que la restauration, tu vas en chier. »
Je cite deux employeurs différents qui m’ont lancé, avec un mépris non dissimulé : « De toute façon, vu votre niveau d’études, vous pourrez toujours faire prof… » ; « Vous êtes restée bien trop longtemps dans les livres et les études, mais ici c’est le monde réel, il faut être hyper rapide, efficace et ne pas se poser de questions. Vous n’êtes pas rentable, mademoiselle. »

Tout est dit.

Mes expériences auront tout de même été enrichissantes à beaucoup de points de vue. Et même si l’horizon de mon avenir est toujours opaque, j’ai le sentiment d’avancer. Petit pas par petit pas. Mais j’y crois. Je m’accroche !

There is always hope.

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3 réflexions sur “Déception/espoir ?

  1. Bonne année Marie, et meilleurs vœux pour la nouvelle année ! Je suis heureuse de te lire, même si tout ce que tu viens d’écrire ne me rassure pas quant à mes propres projets d’avenir (ma soutenance est le 24 janvier, d’ici là, je ne réfléchis pas trop à mon avenir plus qu’incertain, mais il va falloir m’y mettre). Je ne suis pas du tout surprise de ce que tu écris, alors je ne peux que te dire courage, et t’encourager à continuer à faire ce qui te passionne, et si la cuisine te passionne, d’essayer de continuer d’en faire, mais dans des conditions qui te satisfont ! Je suis sûre que c’est possible…
    Moi aussi je songe à me reconvertir dans ce domaine, mais il me semble évident que je ne passerai pas par un CFA, surtout qu’en te lisant je suis confortée dans mon idée de « l’apprentissage ». Alors, école ou improvisation totale ? Si tu veux qu’on ouvre une petite brasserie/bistrot/restaurant familial toutes les deux, je suis sûre qu’on ferait une équipe de choc!

    • Merci beaucoup Darya pour tes vœux, que je te retourne !, ainsi que pour ces gentils mots qui me mettent un peu de baume au cœur !
      Je ne pensais pas que l’échéance de ta soutenance était si proche… Alors je te souhaite beaucoup de réussite ! C’est sûr qu’aujourd’hui, être étudiant thésard sans se destiner à l’enseignement ni à la recherche (ce serait donc ton cas ?), d’autant plus dans le domaine des sciences humaines, ça doit faire sacrément flipper. Je me suis d’ailleurs pour ma part arrêtée au master. Mais je ne regrette rien, les études ne sauraient être une perte de temps, et je t’admire pour être allée jusqu’au doctorat, c’est vraiment courageux !
      Pour ce qui est de la reconversion, je commence à me demander si je ne vais pas, au moins dans un premier temps, chercher un peu dans mon autre domaine de prédilection (les langues, la traduction), au moins pour changer d’air et essayer autre chose, si j’ai les compétences nécessaires. Mais de toute façon, l’idée de créer un resto/bistrot sympa, alternatif et artistique me taraude l’esprit depuis déjà un certain temps, et je sais que j’y reviendrai… Et alors carrément, pourquoi pas en duo, voire même trio, car j’aurais certainement aussi quelqu’un dans le coup de mon côté ! C’est clair que l’idée est séduisante !
      To be continued… 🙂

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